Dissertation Sur Le Role Du Romancier

Type de sujet : Dissertation
Objet d’étude : Le roman et ses personnages, vision de l’homme, vision du monde
Séries : S, ES, L



L’énoncé

 

On dit souvent que le roman est le reflet de la société.
Vous discuterez cette affirmation en vous appuyant sur les romans que vous avez étudiés ainsi que sur vos lectures personnelles.


La copie de l'élève





Les appréciations du prof


Difficulté du sujet

Le sujet invite à un plan antithétique. Ce genre de sujet semble dicter un plan facile. Du même coup, il donne parfois lieu à une réflexion caricaturale qui se contredit : « D’un côté le roman peut être considéré comme le reflet de la société, mais il ne la reflète pas toujours ». Un tel plan, sans nuance, ne saurait être valorisé. A l’inverse, l’effort du candidat qui cherche à dépasser la contradiction en proposant une troisième partie, même un peu maladroite, sera toujours reconnu.
Le sujet donne à réfléchir sur les liens entre le roman et la société. Plus généralement, comment le roman représente-t-il la société ? La phrase du sujet donne en fait une réponse qu’il faut décliner et critiquer en s’interrogeant sur la notion de "reflet".
Avant d’adopter un plan, un travail lexical s’impose alors. Qu’est-ce qu’un reflet ? C’est une image fidèle, liée à l’objet du miroir et à l’idée d’objectivité. C’est une reproduction qui donne l’illusion de vérité. Néanmoins, le roman n’est-il pas qu’une simple imitation ? C’est une création, il peut donc offrir à ses lecteurs une représentation plus ou moins déformée de la société. Pourquoi ? Est-ce intentionnel ou tout romancier est-il condamné à la subjectivité ? Par ailleurs, si le roman est une création, n’est-ce pas dans sa façon de recréer le réel et la société ? Toutes ces questions doivent être prises en compte pour bâtir un devoir nuancé, même si plusieurs plans pertinents demeurent possibles.

Qualités de la copie

La dissertation est bien menée. Sa structure est claire. La fin de l’introduction annonce un plan qui est tenu. L’ensemble répond à la question posée de manière pertinente en maniant bien les connaissances.
Les références sont nombreuses et variées. Le propos fait appel à des auteurs et à des périodes différents (du XVIe au XXe siècle). L’élève apparaît alors comme une lectrice à l’esprit ouvert, qui s’intéresse autant à des romans fantastiques populaires qu’aux grands auteurs plus classiques du XIXe siècle. Normalement, tous les candidats ont étudié un roman, présenté en œuvre intégrale aux oraux du baccalauréat. A l’écrit, cette œuvre ne doit pas être citée trop souvent, voire dans toutes les sous-parties. Le correcteur lassé comprend alors que vous connaissez très bien le roman en question, mais que vous n’avez quasiment rien lu par ailleurs. Du reste, il n’est pas toujours nécessaire de connaître une œuvre entièrement pour l’utiliser en exemple. Les documents
complémentaires et les extraits du corpus doivent alimenter et illustrer la réflexion.

Défauts de la copie

On peut regretter l’absence de citations dans la copie. Si vous n’en connaissez pas par cœur, vous devez cependant exploiter de manière très précise le corpus fourni le jour de l’épreuve. Rappelons qu’il est primordial de répondre à la question avant de traiter le sujet d’écriture.
Plus grave, on peut reprocher au devoir « l’effet catalogue » de ses première et troisième parties. La réflexion engagée est d’ordre générique, ce qui est tout à fait acceptable, si elle ne se transforme pas en une sorte d’accumulation mécanique condamnée à s’essouffler : la dernière partie du devoir s’avère ainsi nettement plus courte et déséquilibre l’architecture d’ensemble. Ce défaut est cependant atténué car l’élève montre dans sa première transition qu’elle est consciente des enjeux du sujet.
En revanche, la réflexion sur les contre-utopies méritait d’être prolongée et rattachée au sujet. Certes, les romanciers semblent parfois inventer des mondes totalement imaginaires, mais n’est-ce pas un moyen de révéler les dangers que court justement leur propre société ? N’est-ce pas une façon de présenter ce qu’elle risque ?

Conclusion

Pour éviter l’effet de liste, je propose le plan suivant :
I. La plupart du temps, le roman reflète la société
Les romans réalistes et naturalistes affichent une volonté de fidélité par rapport à la société. Certains romans n’ont pas le même but. Ils peuvent manifester davantage d’intérêt pour les sentiments des personnages. Pourtant la société apparaît souvent en arrière-plan, en toile de fond. Le personnage ne surgit pas d’ex nihilo.
II. Mais le reflet proposé peut s’avérer plus ou moins partial, faussé, subjectif : le romancier construit une image de la société. Reflet, illusion, construction ? L’idée de reflet donne impression de facilité, comme si la société apparaissait spontanément dans le roman. Or, le roman n’est pas un simple objet, un miroir, il implique un travail. L’image donnée de la société dans le roman peut être soumise à la subjectivité d’un personnage. Un reflet infidèle : la fiction tend à proposer une image déformée de la société.
III. Reflet ou réflexion ? Le roman vise probablement davantage une réflexion sur le monde et non une simple imitation de la société. Le roman ne se contente pas de refléter la société, il l’analyse et la juge. Même les romans qui peignent des sociétés irréelles, des mondes parallèles, totalement fantaisistes, proposent finalement une réflexion sur la société.




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Les titres en couleur et les indications en italique servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.
Dans ce corrigé, les exemples ne sont pas tous développés.

Introduction

Les deux mots personnage et personne ont la même étymologie, mais le premier renvoie à la création littéraire, et le second à la réalité. Par son affirmation catégorique : « Sans personnage, point de roman », l'écrivain anglais Anthony Burgess semble énoncer une vérité communément admise. Mais, pour le lecteur plongé dans un roman, il arrive souvent que les personnages deviennent des personnes - ce qui, généralement, assure le succès d'un roman. Est-ce à dire que le romancier doit, dans la création de ses personnages, imiter le réel ? Peut-il ou doit-il le dépasser ? Peut-il s'en passer ?

I. Écrire un roman pour reproduire le réel

La tâche du romancier, quand il crée des personnages, peut consister avant tout à imiter le réel et à le reproduire.

1. Peindre les hommes et le monde, et les moyens pour le faire

  • Peindre fidèlement les hommes et le monde est ce à quoi s'attellent les romanciers de la seconde moitié du xixe siècle. Ainsi le roman réaliste, à travers toute une galerie de personnages, cherche-t-il, selon le mot de Balzac, à « faire concurrence à l'état civil » (La Comédie humaine et ses innombrables personnages). Cette conception est illustrée par les trois textes du corpus. Pour peindre le réel, les romanciers disposent de moyens variés.

  • Ils peuvent faire la description détaillée et réaliste des personnages, en peignant leur physionomie, en donnant des détails anatomiques, des précisions sur leurs vêtements... Ils peuvent aussi s'appuyer sur des événements et des personnages historiques pour conduire l'intrigue (Vigny, Dumas), sur des faits divers (Le Rouge et le Noir, Madame Bovary) ou sur leur propre vécu (Proust, Céline). Les actes et les pensées des personnages qu'ils mettent en scène sont, au moins en partie, déterminés par la documentation (roman historique) ou l'introspection (roman autobiographique : la trilogie de Jules Vallès).

  • Le romancier peut aussi insérer ses personnages dans un milieu et une société. Les romanciers naturalistes, pour répondre à leur projet didactique et idéologique (imiter en littérature la méthode expérimentale), introduisent dans la création des personnages les découvertes récentes des lois de l'hérédité. Zola propose des personnages qui sont des produits de leur milieu social et familial. Il mène sur le terrain des enquêtes, construit des arbres généalogiques pour mettre en évidence l'influence des tares héréditaires (folie, alcoolisme), multiplie les caractéristiques régionales ou professionnelles de ses personnages. Cette conception perdure au début du xxe siècle : Proust, dans À larecherche du temps perdu, rend compte de l'évolution de milieux sociaux à travers une galerie de personnages mondains. À l'opposé, Céline, dans Voyage au bout de la nuit, fait passer son héros de l'horreur de la Première Guerre mondiale aux grandes villes américaines avant de le réinstaller dans les quartiers pauvres de la banlieue parisienne.

2. Pourquoi imiter le réel ?

  • Le parti pris d'imiter le réel peut marquer, de la part du romancier, l'intention d'agir sur ce réel, notamment dans le roman engagé. Ainsi, lorsqu'il peint dans La Condition humaine des personnages qui, à l'image des véritables révolutionnaires chinois, sont engagés dans l'action politique au début de la révolution chinoise, Malraux propose un modèle de héros.

  • L'imitation du réel peut aussi viser à créer l'illusion pour permettre l'identification et soulever l'intérêt : le lecteur de romans historiques, de romans policiers, de romans biographiques ou autobiographiques s'identifie aux personnages (par exemple au détective) et adhère à l'univers décrit parce qu'il le reconnaît comme réel.

  • Enfin, en imitant le réel, le romancier peut permettre au lecteur d'accéder à la connaissance du cœur humain. Pour Zola, « au bout [de la lecture d'un roman], il y a la connaissance de l'homme, [...] dans son action individuelle et sociale » [exemples du corpus].

Transition : Une part majeure du roman français repose sur des personnages réalistes, ancrés dans un milieu. Cependant, cette vision du personnage est réductrice et ferait du roman une simple reproduction de la réalité.

II. Dépasser l'imitation du réel

Or, le plus réaliste des romanciers, quand il crée des personnages, dépasse la simple imitation du réel.

1. S'évader du réel

  • Le roman est aussi évasion dans un monde fabuleux, dans des univers improbables (science-fiction, récits merveilleux, heroic fantasy à l'anglo-saxonne). Les héros sont parfois dotés de pouvoir magiques et d'ascendances divines ou monstrueuses (Tolkien).

    • Dans les romans de chevalerie (Lancelot, Tristan et Iseult), les romans précieux (L'Astrée), les romans sensibles du xviiie siècle (La Nouvelle Héloïse), les héros, idéalisés, sont propres à satisfaire les attentes, les fantasmes de perfection de publics divers qui peuvent s'identifier aux personnages, retrouver une image valorisante et valorisée d'eux-mêmes.

    • À l'inverse, certains héros se démarquent de l'humanité commune, par leur côté burlesque : ce sont les personnages de Rabelais, de Cervantès ou encore ceux des romans réalistes et burlesques du baroque.

2. La nécessaire métamorphose : entre réel et imaginaire

La littérature métamorphose le réel, le dépasse et le sublime.

  • Même chez les romanciers réalistes ou naturalistes, les personnages ­prennent souvent une dimension fantastique. Le vieillard de Balzac (document A) évolue dans la « couleur fantastique » d'une lumière blafarde. Chez Zola (L'Assommoir), Gueule d'or ressemble davantage à un « bon Dieu » ou au Vulcain de la mythologie qu'à un simple forgeron. Et, de fait, c'est quand la description naturaliste se transforme en images visionnaires que Zola excelle : dans Germinal, le défilé des mineurs en grève prend des allures épiques, le puits de mine du Voreux se métamorphose en un ogre qui avale par bouchées les mineurs.

  • Le personnage de roman se situe donc souvent entre réel et imaginaire.

3. L'accession au mythe

  • Il peut aussi résolument s'éloigner du réel et prendre une dimension mythique [exemples de héros légendaires, issus des mythes populaires]. Imaginé et reconstruit par la tradition à maintes reprises, le personnage devient un mythe.

  • Il perd de sa réalité et devient intemporel. Son nom devient un nom commun, il prend une dimension symbolique, à la fois moins réel (il n'est pas individualisé) et plus réel, parce que représentatif d'un type (Vautrin représente l'ambitieux sans foi ni loi ; Rastignac défiant Paris à la fin du Père Goriot, le jeune homme avide de réussite et de puissance).

4. L'illusion artistique

  • Pour Balzac, la réalité est poétique : le romancier doit donc créer une illusion, comme l'auteur dramatique. De là le titre qu'il donne à sa suite de romans : La Comédie humaine, qui rappelle le mot de Shakespeare : « Le monde entier est un théâtre et tous, hommes et femmes, n'y sont que des acteurs. » C'est ce dont le roman doit rendre compte.

  • Par conséquent, la création d'un personnage, par le travail de l'écriture, fait de lui une véritable œuvre d'art. De son vieillard du Chef-d'œuvre inconnu, Balzac dit lui-même : « Vous eussiez dit d'une toile de Rembrandt ». De même, Zola, en décrivant Gueule d'or, mentionne « ses épaules et ses bras sculptés », qui sont comme « copiés sur ceux d'un géant dans un musée »).

  • L'art, et non le réel : le portrait du duc de Guermantes offre très peu de détails réalistes (« mèches grises », « joues » plombées de vieillard) mais Proust file la métaphore des ruines ou du rocher assailli par la tempête, et présente sa figure à « comme une de ces belles têtes antiques ».

Transition : Dans la création d'un personnage romanesque, le réel est le plus souvent transposé, transformé, plutôt qu'imité. Cependant, le réel peut aussi être écarté de la création romanesque.

III. Se passer du réel ?

1. La fantaisie pure de certains personnages

  • Le romancier ne cherche pas toujours à se rapprocher du réel et laisse souvent libre cours à une fantaisie débridée. La reine des Andouilles de Rabelais, Grégoire, le personnage de La Métamorphose de Kafka, qui se transforme en insecte, le vicomte de Calvino pourfendu par un coup d'épée et dont les deux moitiés, l'une bonne, l'autre mauvaise commencent une nouvelle vie après leur séparation (Le Vicomte pourfendu), sont nés d'une imagination qui ne se soucie plus du tout du réel. Il en va de même pour Grenouille, le héros du Parfum de Süskind, créature monstrueuse qui poursuit un projet aussi poétique que criminel.

  • En créant de tels personnages, dont l'outrance diminue la vérité psychologique, le romancier n'a pas pour visée d'« imiter le réel » mais de marquer l'imagination du lecteur et de le faire s'évader dans d'autres mondes.

2. Le personnage-idée, le personnage désincarné

  • D'autres personnages incarnent une idée et prennent une portée argumentative. Plus qu'imités de la réalité, ils sont construits à partir d'une pensée qu'il s'agit de représenter. Camus modèle ses personnages de La Peste au gré de son intention didactique (montrer comment réagir devant le mal dans le monde).

  • Enfin, les personnages du Nouveau Roman, à force de banalité, perdent tout relief, toute réalité. Plongés dans la médiocrité de leurs préoccupations dont le romancier détaille à l'infini les moindres inflexions (Gisèle dans Le Planétarium de Sarraute), désincarnés, ils n'ont souvent plus d'identité et ne semblent plus réels.

Conclusion

La tradition romanesque française donne à l'imitation du réel une place de choix. Mais le personnage de roman, même réaliste, ne se réduit pas à une simple imitation. L'art du romancier consiste toujours à transformer, à transfigurer le réel. Le roman, comme toute œuvre d'art, repose sur un paradoxe : il crée l'illusion de la réalité en inventant.

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